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«J’aime les risques calculables.»

 

Mirjam Staub-Bisang
BlackRock

Mirjam Staub-Bisang est responsable pays de BlackRock Suisse. Elle exerce ces fonctions depuis novembre dernier et est aussi Senior Advisor for Sustainable Investing. Mirjam Staub-Bisang a derrière elle une vingtaine d’années d’expérience dans le secteur financier, plus spécifiquement dans l’Asset Management. Juriste diplômée, elle a débuté sa carrière au barreau. Elle a ensuite été analyste spécialisée dans les transactions sur les marchés des capitaux et les fusions et acquisitions ainsi que responsable de marché dans le domaine des hedge funds au sein de grandes banques internationales, puis chargée des investissements en Private Equity dans un groupe suisse d’assurance. En 2005, Mirjam Staub-Bisang a fondé avec son frère la société de gestion de fortune et de conseil Independent Capital Group, spécialisée dans les placements durables, dont elle a assuré la direction opérationnelle jusqu’en 2018. Depuis 2017, elle était aussi Présidente d’une caisse de pension suisse. Elle et son époux, Martin Bisang, cofondateur du Bellevue Group, ont trois enfants. La famille vit au bord du lac de Zurich.

 

Sur quelles valeurs reposent vos actes au quotidien, vos décisions, vos projets?

La gestion durable, c’est très important pour moi. Cela commence à la maison pour atteindre la dimension de l’économie mondiale. La société attend de plus en plus des entreprises publiques et privées qu’elles s’emparent des grandes questions sociales et économiques. Dès lors, celles qui se montrent à la hauteur de leur objet et de leur responsabilité envers les parties prenantes tireront les marrons du feu. C’est d’ailleurs ce que le CEO de BlackRock, Larry Fink, a fait valoir début 2019 dans sa lettre annuelle aux administrateurs des sociétés dans lesquelles les investisseurs de BlackRock détiennent des participations. L’objet d’une entreprise ne se limite pas à la recherche du profit, il faut aussi lancer le moteur qui permettra d’atteindre ce but.

Quel est votre moteur?

Valoriser l’idée du placement financier à long terme. Nous sommes des fiduciaires et nous nous tenons durablement aux côtés de nos clients, pour qui nous assumons cette responsabilité. La continuité, c’est essentiel dans notre domaine. D’une part, nous gérons à titre fiduciaire le capital de prévoyance de nos clients, déposé auprès de caisses de pension. D’autre part, grâce à nos solutions de placement, nous les aidons à investir leur épargne et à la faire fructifier à long terme. Il est important de sensibiliser davantage les gens – et notamment les jeunes – à la nécessité d’organiser sans retard leur prévoyance vieillesse financière. Il est vrai que les Suisses prennent cette question plus au sérieux que beaucoup d’autres: selon notre BlackRock Global Investor Pulse, environ deux tiers de nos concitoyens – très exactement 69% – épargnent en vue de leur retraite. Par ailleurs, je suis profondément convaincue des avantages de l’investissement durable. Ce que l’on appelle en anglais le «Sustainable Investing», c’est-à-dire le fait d’investir en respectant des principes écologiques, sociaux et de gouvernance, est capable non seulement d’apporter une contribution sociale positive, mais aussi de réduire nettement le risque du portefeuille et d’accroître ainsi le rendement sur la durée. Comme le montrent de nombreuses études, qui dit investissement durable ne dit pas pertes de rendement, bien au contraire: à long terme, on obtient même de meilleures performances. Car pour une entreprise, une gestion durable entraîne un accroissement de la valeur.

Quels sont vos objectifs – aux plans professionnel et privé?

Dans les deux cas, il est important à mes yeux de prendre des risques calculables. Cela m’amène à m’interroger avant toute grande décision: quels sont les scénarios possibles? Quels sont les opportunités et les risques liés à chacun d’eux – et surtout au scénario du pire? La question décisive que je me pose alors est la suivante: suis-je prête à courir ces risques? Cette approche est aussi une de mes lignes directrices dans le cadre professionnel, et pour cause: dans l’Asset Management, on gère à titre fiduciaire les avoirs des clients. Ces avoirs sont dédiés en grande partie à la prévoyance vieillesse financière de leurs propriétaires, ce qui fait peser sur nos épaules une lourde responsabilité.

Vous est-il arrivé de regretter une décision que vous aviez prise dans le cadre professionnel?

Non. Je pense au contraire que chacune des étapes de ma carrière m’a permis d’atteindre la suivante. Mon activité de juriste, par exemple, m’a appris à être très attentive aux détails, ce qui est précieux pour analyser des profils d’investisseur ou, en cas d’opportunités de placement, pour effectuer la procédure de due diligence. De mon expérience de banquière spécialisée dans les fusions et acquisitions, la Corporate Finance et le Private Equity, j’ai retenu combien les investissements illiquides sur les marchés privés – infrastructures et immobilier notamment – sont riches d’opportunités et quels sont les aspects importants à prendre en compte. En tant que cheffe d’entreprise indépendante dans le domaine de l’Asset Management, je me suis focalisée sur les placements financiers durables, ce qui se révèle utile à l’heure où ces stratégies de placement gagnent en importance.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus – et le moins – dans votre travail?

C’est la diversité qui, à mes yeux, fait le charme de mon métier. Les clients de BlackRock n’ont pas tous les mêmes besoins. Pour les caisses de pension ou les assurances, nous gérons l’ensemble du portefeuille de placement ou certains compartiments. Les banques privées, quant à elles, utilisent nos produits dans le cadre de leurs activités de gestion de fortune. Nous proposons des solutions de placement gérées activement et fondées sur un indice, nous donnons accès à des stratégies actions, obligations et multi-asset, mais aussi à des marchés privés illiquides dans divers domaines: Private Equity, Private Debt, infrastructures, immobilier, etc. S’y ajoutent des sujets stratégiques globaux comme l’investissement durable et des solutions technologiques en matière d’Asset Management, sans oublier le travail quotidien au sein d’un réseau mondial d’experts en placement. Chacun de ces aspects contribue à créer un environnement de travail exigeant, diversifié, et par là même intéressant selon moi.

Quelles sont vos lignes directrices en matière de conduite?

Il y a une maxime qui s’applique à toutes les relations humaines privées ou professionnelles: «Tous les chemins finissent par se recroiser». Autrement dit, même en cas de divergences, il faut se comporter de manière à ne pas laisser une «terre brûlée» derrière soi et à permettre des rencontres ultérieures apaisées et respectueuses. Cela suppose de la générosité et de la tolérance.

Pendant vos loisirs, qu’est-ce qui est pour vous un facteur d’équilibre?

La vie de famille. Dans la mesure du possible, je m’efforce d’être à la maison pour le petit déjeuner et le dîner. Donc je n’hésite pas à me lever tôt, ou alors je travaille le soir quand les enfants sont au lit. Le sport, surtout le jogging avec notre chien, est également très important pour moi, ça me libère l’esprit!

Y a-t-il quelque chose qui vous soit indispensable au quotidien?

Ma réponse va vous surprendre: le travail. Il est sans doute inscrit dans mon ADN. D’ailleurs quand ma mère a cessé de travailler, elle avait 85 ans...

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui débute dans l’Asset Management?

Les gens se sentent de plus en plus débordés – l’hyperconnectivité, la disponibilité permanente, le flot d’informations, c’est épuisant. Pour remédier à cela, mon conseil est de renoncer sciemment au multitasking. Car le multitasking est source d’inefficacité, d’éparpillement et de perte de performance cognitive. En revanche, le monotasking sériel crée des plages de temps pendant lesquelles on peut se consacrer à une tâche donnée avec concentration et efficacité. Les résultats sont meilleurs et le travail apporte dès lors de grandes satisfactions.

De quoi êtes-vous reconnaissante?

Du fait que l’égalité des chances devienne une réalité dans notre société. Par exemple, au début de ma carrière, rares étaient les femmes à exercer des fonctions dirigeantes, surtout dans la finance. La situation s’est nettement améliorée depuis lors. Aujourd’hui, les femmes voient s’ouvrir des perspectives professionnelles qui auraient été inimaginables pour elles il y a seulement dix ou vingt ans.

Avec le temps, qu’est-ce qui gagne – ou perd – de l’importance à vos yeux?

La résilience face au stress est de plus en plus importante dans notre société, me semble-t-il. On entend par là la capacité de résistance psychique qui permet de surmonter les épisodes difficiles. Même en milieu de vie, alors que l’activité professionnelle, les enfants, les parents sont extrêmement prenants, on peut cultiver sa résilience, grâce notamment à des exercices de pleine conscience et à la méditation. Dans le cadre du travail, renoncer au multitasking est un bon début!

Quel livre lisez-vous actuellement?

Comme les questions stratégiques sont au cœur de ma réflexion professionnelle en ce moment, je lis «Stratégie Océan Bleu» de W. Chan Kim et Renée Mauborgne, tous deux professeurs à l’INSEAD. Cet ouvrage présente une méthode de développement de stratégies d’entreprise où l’on remet en cause les postulats communément admis, dans le but de se retirer des marchés concurrentiels très encombrés et d’ouvrir de nouveaux marchés.

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